A night at the Opera – Coulisses

Au théâtre

Ne demandez pas non plus pourquoi le beau ténor n’enfile pas la soprano qui chante tout le temps comme si elle mouillait. Cela ne se fait guère sur la scène.


 L’opéra va débuter dans deux heures. Les nombreux mois de répétition nous ont rapprochés, ma cantatrice. Le duo amoureux que nous jouons sur scène s’est petit à petit prolongé en coulisses.

Notre métier nous a amenés à de nombreuses discussions sur la musique, les instruments et nos voix. Les notes ont mené aux vents, puis aux bois et aux cordes. Oui, toutes les sortes de cordes.

Comme tous les soirs, nous nous retrouvons dans les loges, pour effectuer nos vocalises. De nombreuses fois, un échauffement charnel a précédé nos exercices. Mais aujourd’hui, nous nous sommes réservés un moment spécial. Tu rentres dans ma loge, fermes la porte à clef.

Élégance. C’est ce qui caractérise le mieux ta tenue de ce jour. Bien entendu, c’est un concept subjectif. Mais l’objectivité peut être tellement ennuyant, encore plus dans les jeux sensuels.

D’abord les talons. Ce que je préfère, c’est le son. Ces petits claquements sont de vrais aphrodisiaques. Chaque impulsion est une caresse appuyée aux tympans, et qui filent droit vers les zones du cerveau dédiées à mon bon plaisir. Ensuite ne nous le cachons pas, les talons sont les crayons qui dessinent la silhouette la plus agréable.

En remontant, je peux voir tes jambes enveloppées par un voile transparent reflétant avec délice la lumière. Messieurs, voici ce que nous pensons tous dans ces moments-là : collants ou bas ? Ne feignons pas l’innocence. L’insondable attraction que peut me procurer la vue de jambes ceintes par ce vêtement me fascine. Encore une énigme qu’aucun prix Nobel ne pourra jamais expliquer.

La couture de ta jupe me permet de ne pas me perdre en chemin et d’admirer tes hanches. La température intérieure me permet de profiter entièrement de ton chemisier, la veste reposant sur un cintre. D’abord le bouton au-dessus de la ceinture. Un. Deux. Trois. Quatre. Cinq. La quinte. La note qui supporte avec puissance la fondamentale. Mais je préfère les harmonies complexes, et tu décides de passer sur la quarte. J’enrichis la portée de notes sensuelles grâce à la ligne de ton décolleté. Encore un fil auquel je me raccroche, je me perds tellement facilement.

Le sillon de ton cou me mène vers ton collier. Les deux seuls autres bras que j’accepte de voir autour de toi. Et puis ton visage. Les cheveux tirés en arrière, luttant avec la gravité à l’aide de cet élastique rouge. Paradoxe physique.

-”Rapproche-toi, s’il-te-plait !” Ou comment jouer avec la distance de la politesse pour mieux t’attirer dans mes filets.

Tu ne fais alors aucun mouvement. Je le sais, tu veux entendre de nouveau ma voix te réclamer.

-”Viens vers moi, ma belle !” La familiarité possessive a repris le dessus. L’impatience est un boomerang.

Premier pas. Le spectre sonore des talons sur le sol. Je rentre en résonance. Le deuxième. Je serre le poing pour contenir la fougue qui me ronge. Le troisième. Ton parfum se diffuse dans mon cerveau. Le quatrième. Le contact, ou presque. Les quelques centimètres qui me séparent de toi vont m’obliger à me mouvoir pour te toucher. Attiser pour mieux consumer.

Les habits qui disparaissent, brûlés par le désir. Les boutons défilent comme lors d’une descente chromatique. Mais tu maîtrises mieux que moi les demi-tons. Tu me devances et écarte les pans de ma chemise de tes mains douces. Tes ongles sur ma peau font durer la note. Mais tu dois déjà me laisser reprendre la partition, afin de laisser emporter ton chemisier le long de tes épaules. J’entonne le premier couplet dans le creux de ton cou. Pendant ce temps, tu assures les chœurs en ôtant ta jupe.

Bas. Le dessin de ton porte-jarretelles à travers la jupe m’avait déjà aiguillé vers la bonne piste. Mes doigts ne peuvent s’empêcher de tester l’accordage des liens. Les lignes tracées sur tes cuisses, la légère forme de vague au niveau du point d’accroche, oui la note est parfaite.

Ton chant commence à devenir plus aigu. C’est un signe. La main à travers le tissu d’abord, pour ne pas brusquer. Je t’arrache un souffle. Tu te courbes au premier va-et-vient. Je préfère m’arrêter avant que tu ne tombes trop rapidement. De haut en bas, je respire à travers ta peau pour pouvoir retirer ce tissu qui nous sépare. Je te soulève les pieds, pour pouvoir sentir le nylon de tes jambes. Frissons de la couture.

Garder son calme est le plus difficile. Mais le récital n’est pas terminé, et il serait mal venu de ne pas suivre le programme. Nos langues et bras mêlés, je te guide doucement vers la coiffeuse. Depuis le début, je profite de cette vue. Le creux des reins qui se meut en fonction des mesures, tes fesses répondant aux différentes variations de tonalité. Nous arrivons au niveau de la chaise. Tu te retournes de toi-même, te cambrant pour m’offrir ta nuque découverte. Tes cheveux commencent alors une danse à base d’ondulations sensuelles. Les mouvements de ma bouche sont en harmonie avec les notes de ta voix. Mes doigts s’affairent à ce moment-là sur les bretelles de ton soutien-gorge. Tension encore. Mais la fin de la première partie approche, et tes pensées comme tes yeux sont focalisées sur la suite, avec l’entrée en scène du quintet. A cordes.

Deuxième acte. Le chant s’arrête quelques instants. À gauche et à droite, les violons. D’abord entourer les chevilles. Plusieurs tours qui permettent de bloquer la première extrémité de la corde. Ma dextérité ne peut provenir que de ma passion pour la guitare. Les pieds de la table font office de chevalet. Les vibrations y seront véhiculées à travers, pour amplifier les notes. Je les accorde alors à l’unisson, t’obligeant à déplacer tes jambes de part et d’autre. Un petit gémissement sort de ta bouche. Mon diapason.

Les alti, plus courts, sont placés à l’intérieur. Les bras liés au barreau de la chaise obligent à ton corps d’épouser une courbe offrant à ma vue tes deux « C ».

Je me colle à toi afin d’ouvrir le tiroir de la coiffeuse. Au fond, je trouve le parfait archet pour commencer le récital. La raideur de tes mamelons ne peut masquer ton excitation à sa vue. Ta cyprine, abondante, me sert de colophane. Les premières notes sont hésitantes. Quelques demi-tons hasardeux se font entendre. Mais très vite, je trouve la bonne tenue et la bonne pression. Le temps de mettre en place le dernier instrument, je me permets de jouer une partition solo. Je mets un point d’honneur à faire monter la tension en effleurant les zones à fortes résonances. En legato majoritairement, je m’autorise quelques staccati sur la corde aiguë. Les vibrations de ton corps me poussent à user du pizzicato.

Mais déjà, le dernier instrument doit prendre place.

Au centre, le violoncelle. La corde la plus grave. Le pilier du quintet. Ta queue de cheval va accueillir la première extrémité de la corde. Du Do, je passe par le Ré de tes fesses pour guider le lien. A Mi-chemin, je passe Facilement entre tes lèvres et Sollicite tes sens. La septième note, Si proche de l’octave. J’attache la deuxième extrémité sous la table. La tension, toujours.

Cette fois, c’est toi qui prends soin de régler l’accordage. D’abord en bougeant le bas de tes reins. Les notes sont de plus en plus hautes et fortes. Mais tu n’en es point satisfaite, et ajustes à l’aide de quelques mouvements bien sentis de la tête.

L’apparition de la baguette de chef d’orchestre entraîne le silence. Le vrai concert va débuter. Bien entendu tu assures les premières notes avec maestria. Plus aiguës que d’habitude, tes vocalises ne peuvent feindre l’état d’excitation. Droit dans les yeux reflétés par le miroir, tu me déclares :

“Le ténor se doit de prendre la soprano dans de telles circonstances. Nous ne sommes point sur scène.”

La corde centrale retirée, je peux laisser exprimer mon ardeur. Ta position offre des possibilités infinies, les modes s’enchaînant sans fin.

Je tente de reprendre la conduction de l’orchestre. Sans répétition, tu arrives à devancer mes indications. Tu m’influences également, en modifiant le tempo à ta guise. Le moderato ne te suffisait pas, nous passons à l’allegro et au presto.

Le miroir reflète la beauté de ton plaisir. Ta poitrine capte les vibrations physiques et émotionnelles de la pièce. Ta bouche tantôt se tord sous les morsures, tantôt s’ouvre sous l’irrépressible montée de l’extase. Tes doigts s’agrippent de plus en plus fort aux barreaux de la chaise, tes ongles griffent le bois. Je relâche tes cheveux pour les laisser prendre leur envol.

Dans la musique, l’improvisation n’a pas sa place. Laissons donc place au ternaire pour cette fois-ci.

“Encore !” Ce seront mes derniers mots. Nous sommes emportés par les notes indiennes de M. Coltrane. L’alto poussait dans ces derniers retranchements, pour en tirer sa quintessence. Je ne peux m’empêcher de m’effondrer sur ton corps nu. Tu me supplies de te libérer. Non pas pour t’enfuir, mais pour nous retrouver dans les bras l’un de l’autre. Les cordes encore présentes sur ton corps, nous tombons dans le canapé de la loge, pour nous embrasser comme si nous étions partis depuis trop longtemps.

Je passe mes doigts dans les boucles de tes cheveux, toujours vibrantes.

Le régisseur tape à la porte de la loge.

“Spectacle dans une demi-heure”.

Les premiers spectateurs arrivent. Ce soir, la représentation aura une saveur particulière.

Jimih_

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