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Le misérable satyre et la môme des Champs

Aux Champs-Elysées

Si un vieux satyre vous montre son membre au détour d’une allée, vous n’êtes nullement obligée de lui montrer votre petit con par échange de courtoisie.


 Au minimum.

Je devrais lui parler que bourré. Ouais, au moins. Mais jamais plus. J’ai honte. C’est pas possible autrement. Parce que sinon, je ne sais jamais quoi lui dire. Je l’aime pas en dehors de l’ivresse, je vais pas me forcer, c’est un constat contre lequel je peux pas me battre. Pas qu’elle me plaise pas, c’est pas du tout ça le problème. C’est pas elle le problème mais juste ça, là, coincé dans le crâne. Je pense à rien en dehors. Je crois qu’en dehors de ces moments-là, je n’éprouve pas d’émotions à part la banalité de la colère, de la rage et de la tristesse, je suis cette caricature de type contristant que l’on observe avec mépris lorsqu’on fait la queue à la caisse du discount. Pas mieux. Je suis vide. Je déguste. Je suis bien qu’avec quelques litres dans le bide pour fonctionner.

Au minimum.

Ça c’est pas le paradis. Je suis au mieux et vivant de toute manière qu’après m’être enfilé quelques sentiers, histoire de faire aller pour de bon. Mais ça, elle veut pas l’entendre la môme. Ça pleure, ça s’accroche à ma veste, ça aboie d’arrêter, ça parle de la fin du tunnel, et moi pendant ce temps je mate ses petites cuisses d’oiseau.

Je l’emmerde la bienséance. Je lorgne la petite en train de bramer si j’en ai envie. Il aime pas ça l’autre pine de tofu. Il nasille que je sais pas la mettre bien et que je la respecte pas. En attendant, cet espèce d’herbivore intégriste, il en avale des kilomètres de braquemarts, et lui il sait même pas le nom de ces michetons. Moi je la connais ma môme, et c’est pas ma faute si elle peste comme ça, et qu’ensuite moi je la zieute de partout. Son cul c’est la Lune. Ses épaules c’est la cime des buildings. Son con c’est la cachette des dieux. Une pécheresse, elle suce la pomme comme si elle n’avait jamais mangé de sa vie. Une affamée. Le pire c’est que tout ça, ils ne le savent pas quand ils la voient couiner. Mais c’est elle, c’est sa faute à elle, elle est venue se frotter comme un chaton sans daron, enfin bien sûr que non, c’est plus complexe, mais elle tape dans l’œil, elle cogne, elle crève, elle déchire la cornée. Je sais bien qu’elle a pas besoin de mes bras, mais elle finit toujours par regagner la couche du vieux père. Et je dis rien, parce qu’elle aussi, elle est dure. Oh oui qu’elle est dure louloute, pire qu’une trique avec ces yeux noirs charbons. C’est beau ces pupilles qu’on discerne pas des iris. Elle n’a pas des têtes d’épingles qui se tanguent dans le regard. J’espère qu’elle fera pas les mêmes erreurs. Mais elle est forte. Des seins pareils, et je les reconnais, j’en aurai vu, c’est ceux d’une reine, pas d’une faible qui se laisse crever.

Puis faut dire les choses, quand on y pense vraiment, elle m’a aimé comme on aime le chien qui nous accompagne nuit et jour lorsqu’on est trimard. Et moi, je l’ai aimée comme on aime un chat qui ramène une souris crevée. Son amour c’est un sacré cadavre qu’elle laisse pourrir à mes pieds. Elle y fait pas gaffe. C’est chassé, c’est posé et ça accorde plus la moindre attention. C’est un cadeau de bohémienne. Son sexe c’est une fleur cueillie au hasard d’une errance.

J’aimerais la voir danser encore une fois, elle et son cul à l’air, toute la nuit. T’imagines même pas ces allures d’amante des faunes. La nymphe des satyres il y a longtemps, c’était elle. Digne enfant de Bacchus. Elle vide autant que moi. Comment qu’elle fait pour tenir debout ? Son esprit, c’est ça chez elle qui perd vite l’équilibre quand elle se camphre. Elle, elle connaît son corps, elle vacillera jamais. C’est la reine des Amazones. Elle son corps c’est le sien. Puis même sa tête est à l’endroit, plus qu’elle ne veut l’imaginer. C’est la valse des aurores boréales certaines nuits avec elle. Moi quand elle agite les jambes sur le parquet dégueulasse de la remise, c’est mes yeux qui baisent l’essence de l’être-monde qu’elle représente. Je voudrais glisser ma langue entre chaque cellule de sa peau mais une vie ne me suffirait pas à déguster chaque pore de son corps. On va vite. On a peur de ne pas vivre assez. Vite, il faut dévorer cette salope. C’est violent, il n’y a plus de convenances. Puis y aura ce moment d’ivresse, où tout me semble de la poésie rare et magnifique, et alors ça s’élance, telle une voiture contre un mur, et je l’attrape. Vas-y que ça gueule et que ça montre que ça vit. Parfois quand je suis trop fait, c’est elle qui me bondit dessus. Elle dévore toute ma haine je crois, enfin juste un peu, un instant. Elle pompe lentement et ses lèvres captent l’angoisse bien puissamment, sa langue devient une sangsue remède à tous les maux. Elle absorbe la peine du monde.

Au matin, elle est rarement là, et ça de plus en plus souvent. Parfois je la retrouve sur le trottoir de la rue Merce, à côté de la banque, et elle ouvre la porte avec son sourire céleste. On lui donne rien souvent, mais qu’elle s’en fout la môme, c’est fou ça comme elle vit. Elle est là, à habiter le monde et à le regarder vaciller. Elle a toujours été ainsi. Je me souviens de la première fois, c’était mémorable. C’était dans la ZI, les gars y donnaient une petite performance, bon, ça c’est sûr, c’est pas les Champs-Élysées, mais ici les gens empestent pas l’artiche à 20 kilomètres à la ronde, ici y a des gens bien, on est pas des cochons nous, du moins pas de ceux qu’on enferme dans une cage et qu’on engraisse. Et c’est bien de liberté dont je veux parler. Y avait elle, un petit thaumaturge à échelle locale. Première fois que je voyais ça de mes yeux. Elle. Elle se brisait tous les os contre les autres jeunes crapules dans son genre. Une vraie vague, une vraie tempête, comme toujours. Et y avait elle, les deux collines de chair à l’air, et elle a bien vu à un moment que je regardais pas sa tête. Je sais pas si ça la tentait que je remarque sa frimousse mais elle a montré ses dents la gosse, et j’ai bien aimé ça. Je devais pas être clean, je le reconnais parce que je lui ai montré mon service trois-pièces. Elle l’a bien vu et observé. Elle a continué sa danse du diable bouche bée, pas en cœur du tout, une vraie bouche du diable je vous dis, c’est un vagin même, et tout ça, crois-moi tout en regardant. Et là j’ai gueulé, ouais pas crié comme un simple gars qui interpelle un autre gars, j’étais perché, j’ai gueulé qu’elle non plus elle regardait pas les yeux des gens. Elle a commencé à se rapprocher, comme un vent traverse un parking, c’était pas mal sa façon de se traîner. Et qu’elle a gueulé à son tour : Eh dis donc tu veux la voir ? J’ai répondu que non. Bon sûr que je la voulais, mais j’étais tentée de la voir réagir à ça. Et là j’ai vu que c’était pas de la môme qui s’encanaille par manque de sensations, par pur sentiment puéril de révolte, elle est montée sur le zinc et elle a commandé deux bibines. C’est moi qui offre ce soir vieux con qu’elle a dit. Très naturelle le mignon. Elle m’a regardé pleine de joie, bon Dieu que c’était une gosse pleine de vie, on en voit plus des comme elle. Ça aussi ça me manque. On s’est bien rincés la tronche, je sais plus combien de temps, on y a passé la nuit, moi je l’ai fini entre ses cuisses, je me suis rincé le museau dans sa fourrure dense et chaude. Je sentais ses doigts vifs pas encore trop marqués par la rue parcourir mon vieux crâne crasseux. Elle emmêlait ses doigts dans mes cheveux et elle riait pas aux anges, ah y a que sous terre qu’on peut aimer un tel rire. Je m’en souviendrai toute ma putain de vie de ses sursauts et de son spasme.

Et voilà. Je souris comme un con. J’aime me souvenir de ça quand je vois la nuit me tomber sur la tête. C’est le moment où je l’attends. Parfois elle vient pas, plutôt rarement maintenant, sûrement parce qu’elle erre dans des champs avec sa nymphe sans cheveux. Ouais. Ça arrive de plus en plus souvent. Parce qu’elle a la mauvaise idée de débarquer quand je suis pas schlass ou lorsque je le suis trop. Puis voilà, y a eut cette dernière fois où j’ai piqué un renard des plus consistants. C’est Hélène encore une fois qui fera tout chier de travers pourtant je fais gaffe. Et elle l’a deviné aussitôt. Y a pas besoin d’un doctorat, elle a vu mes yeux. C’est arrivé plusieurs fois. Elle soupire lourdement, passe sa main dans sa chevelure terre et elle me fait comme ça “Va falloir qu’on se dise au revoir vieil homme, allez une dernière fois et après je me taille, marre de tes conneries”. Elle fout ses fripes à terre comme si c’était pas les siennes. Puis c’est un démon ancien qui la hante. Ses yeux brillants me le disent “Ça va être ta fête mon pote”. Elle est pas méchante mais elle a son petit caractère. Elle est possédée par une vie que moi j’ai plus. Elle se vide la gnôle volée avec sa bande de faquins et elle vocifère “Bah alors, baise-moi”. Elle y croit pas plus que ça mais elle le veut vraiment. Elle se traîne, elle glisse comme l’antique reptile. Et moi, comme je suis brisé comme un animal en boucherie. Je la laisse faire. Je suis complètement hypnotisé et elle fait dans un chant “Je ne baiserai pas plus tard, c’est fini”. Elle se faufile contre moi, et elle scande le mot “Sodomie” telle une formule chamanique, plusieurs fois, c’est un rythme à éveiller les esprits les plus troublés, et alors je lui saute dessus, je la retourne sur le ventre, je me dresse en entendant son petit rire pointu, et son jeune corps nu érafle le mien suranné et râpeux comme une pierre millénaire, et je lui remets le coccyx en place. Elle adore ça, et je le sais. J’aime l’entendre rire et respirer comme une jument en plein effort. Elle agrippe ses phalanges à ce qu’elle peut. Chaque fois j’ai la sensation que la remise va s’écrouler avec mes coups, ses cris, et parce qu’à chaque fois j’y crois moi que c’est la fin. Je la baise comme si c’était la dernière et cette fois-là, où j’ai rendu à ses pieds, je l’ai perçu qu’elle ne plaisantait pas. C’était différent. Mais après tout, chaque fois je me dis que c’est la dernière.

Je m’assieds sur le canapé disloqué de mon taudion, et je tente de me déroidir. J’attends un peu. La lumière baisse et bientôt je serai plongé dans l’obscurité. Si elle n’est pas encore là quand le soleil est couché, alors elle ne viendra pas cette fois-ci. Je guette le petit paquet et je m’ouvre une bière en attendant. Je m’enfonce dans le cuir rongé et sale, je regarde mon jean et j’y vois une tâche. Alors soudain, je me souviens qu’elle ne viendra pas et j’entame alors un énième voyage damné.

Kamila-Alice Volsteadt

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